Enfin, je sais que le mot phobie est employé un peu à toute les sauces, comme le mot autisme, ou populisme.
Alors disons pour être plus constructive que j’ai une peur irrationnelle des dentistes.
Euh… irrationnelle ?
Pardon de titiller ainsi sur les termes, mais depuis que vous me lisez, vous savez comme j’aime les mots, comme j’aime leur capacité à dire la vérité, à dénicher les nuances.
Ma peur des dentistes n’est pas irrationnelle en vérité. Elle a une histoire.
J’ai passé quasiment tous les mercredis de mon enfance chez le dentiste à me faire charcuter.
Madame Bouvey, paix à son âme, était une femme charmante, mais une dentiste déplorable qui m’a fait souffrir de toutes les manières possibles.
Anti anesthésie pour des raisons que je n’ai jamais comprises. Perte de temps disait-elle, la piqûre te fera aussi mal que ce que je vais te faire à ta dent, ce qui était absolument faux bien sûr !
Elle forçait sur ma mâchoire du bas pour la maintenir ouverte et devant mes larmes silencieuses riait gentiment en disant que j’étais une petite fille bien douillette ma foi ! Que pourtant je n’en avais pas l’air, elle semblait étonnée.
Elle avait une conception de l’hygiène tout de ce qu’il y avait de plus personnelle, travaillant sans gants, sans prendre la peine de se laver les mains alors qu’elle venait de farfouiller dans ses papiers ou pire se gratter le cuir chevelu qui semblait vouloir la démanger sans cesse.
Elle avait un péché mignon et mangeait sans arrêt des tropézienne. Vous savez , ces gâteaux remplis de crème pâtissière ! Il lui en restait tout le temps sur le coin de la lèvre et ça m’obsédait littéralement. Parfois elle en ramassait un petit bout avec son index qu’elle fourrait dans sa bouche d’un air gourmand et elle revenait dans ma bouche sans s’imaginer que j’avais envie de hurler, de pleurer, de la mordre, de m’évanouir.
Elle me remplissait la bouche d’un nombre hallucinant de cotons parce qu’elle détestait la bave ! « Ah ! Que je déteste la bave !! Mais pourquoi j’ai fait dentiste » ? disait-elle à tout propos en rigolant.
Et moi j’aurais voulu lui demander effectivement pourquoi, mais je ne pouvais pas, parce que toute mon attention était retenue par mes efforts désespérés pour respirer avec ces dizaines de rouleaux de coton dans la bouche.
Je la voyais alors avec horreur sortir sa crème pour les mains.
« Avec tout ça, j’ai les mains toutes sèches ! C’est douloureux » ! Et de se badigeonner les mains avec cette crème au citron que je haïssais plus que tout. Elle recommençait alors à fourrager dans ma bouche et cette odeur de crème au citron me donnait envie de vomir.
Pendant que ma mère prenait le rendez-vous suivant, cette drôle de petite bonne femme m’offrait une sucette pour me récompenser d’avoir été bien sage, traduisez, d’avoir subi sa torture sans lui avoir bouffé un doigt. Une sucette, bien sucrée, bien grosse, au caramel la plupart du temps et personne ne trouvait rien à redire. Et moi, comme une conne, je la bouffais sa sucette à la con !
Lorsque j’ai été en âge de tenir tête à ma mère, j’ai refusé tous les rendez-vous chez cette femme. Je savais que plus jamais je n’accepterais d’ouvrir la bouche devant elle. J’ai pris l’habitude de ne plus parler de mes caries. Même lorsque j’avais mal à en pleurer, je me taisais en espérant que ça passerait le plus vite possible.
Alors que j’avais 14 ans et que nous étions à Paris ma mère et moi pour rendre visite à un rhumatologue, j’ai eu un abcès dentaire de la taille d’une balle de golf. Elle m’a emmenée chez le premier dentiste venu qui, horrifié m’a retiré une couronne qui, a-t-il dit, avait été posée en dépit du bon sens sur une dent cariée ! Une couronne en or qu’il a gardée bien sûr… au prix de l’or, pourquoi se gêner !
Une fois adulte j’ai pris l’habitude de nier tous les problèmes dentaires. Je n’ai jamais pu emmener mes enfants chez le dentiste, je ne pouvais même pas leur prendre de rendez-vous.C'est devenu un sujet à éviter devant moi.
J’ai tenté une fois ou deux d’aller chez le dentiste pour des caries un peu insistantes, mais prise de vertiges devant la porte d’entrée j’ai rebroussé chemin, tremblante et désespérée.
Et puis le destin qui parfois est un drôle de rigolo, ou un sale con, ça dépend comment on décide de prendre la chose à fait que mon ex-mari a décidé de prendre pour maîtresse une dentiste.
Je vous passe les détails croustillants qui n’ont rien à faire avec ce billet du jour, mais vous admettrez qu’il y a de quoi rire non ? En fait non, j’avoue, je n’ai pas ri.
J’ai fini par péter le nez de cette fille qui venait me faire des leçons de morale chez moi et j’ai eu le sentiment, cela faisant, que je me vengeais de tous les dentistes qui m’avaient fait souffrir auparavant. Au passage je me suis cassé deux doigts, mais j’étais tellement en rage que je n’ai quasiment rien senti. C'est la seule fois de ma vie où j'ai frappé quelqu'un et encore aujourd'hui, je n'ai aucun regret à ce sujet. En fait si, j'ai un regret, celui de ne pas lui avoir cassé également une dent ou deux, j'aurais trouvé ça juste.
Alors que je venais de me séparer de mon mari justement, j’ai eu de telles douleurs dentaires que je n’ai pas pu faire autrement que d’ouvrir à nouveau la porte d’un cabinet dentaire.
D’après ma mère cet homme-là était merveilleux, il ne faisait pas mal, il était rassurant, il connaissait son travail.
Et moi comme une conne, j’ai oublié que c’était ma mère qui m’amenait chez cette madame Bouvey, qui faisait alors partie de ses amies.
J’ai eu droit à 6 mois de torture en règle.
Arrachage de dents presque sans anesthésie locale, greffe de gencive à la mode boucherie, et pour couronner le tout, parait-il que mes dents risquaient de tomber les unes après les autres parce que je faisais de l’ostéonécrose. Mais que je ne m’inquiète pas !! Il avait la solution. Il fallait tout simplement traumatiser l’os pour l’obliger à réagir. Pas con, hein ? Pourquoi n'y avoir pas penser avant ?
Et voilà ce cher monsieur (j’ai décidé ce jour-là de ne plus le considérer comme un dentiste) a sorti de sa trousse une espèce de burin assorti à ce qu’il faut bien qualifier de marteau et à commencer à taper sur l’os qu’il venait de mettre à vif. Je précise que c’était la mâchoire du haut et que je souffrais à l’époque de sinusites chroniques. Ce n’est pas que je veuille en rajouter à tout prix hein ? Mais j’aime bien que les choses soient dites.
Ah, ça, il l’a bien traumatisé mon os !! Et pas que lui je vais vous dire !
Mais il a été gentil, il m’a laissé rentrer chez moi après ça.
Je suis restée assise une heure sur les marches des escaliers, juste devant sa porte, pleurant comme un bébé. Puis je suis allée au café du coin téléphoner à ma mère pour qu’elle vienne me chercher. Je n’étais absolument pas en état de rentrer toute seule.
J’ai eu 5 jours de fièvre suite à cette séance.
Je suis retourné voir ce boucher quelques semaines après pour régler ce que je lui devais et lui dire qu’en ce qui me concernait il n’aurait plus l’occasion de fourrager dans ma bouche.
Il m’a demandé 3 000 euros pour un implant, une greffe et une séance de torture et m’a souhaité de bonnes vacances.
J’ai encore pris la peine de lui faire remarquer que mes vacances en l’occurrence se trouvaient sur son bureau sous forme d’un chèque d’un montant quasi insultant et j’ai claqué sa porte dans un dernier geste de révolte.
C’était en 2000. Je ne suis plus jamais retourné chez le dentiste.
Chaque années mes dents qui, malgré toutes les séances subies durant mon enfance, malgré le soin particulier que je leur apporte quotidiennement et ce depuis toujours, sont décidément incapables de rester dans ma bouche en état de fonctionner. Elles se cassent, se brisent, se vident, s’arrachent.
J’ai fermé les yeux lorsqu’une dent du fond est tombée, entrainant celle d’à côté qui avait servi à faire le bridge. J’ai un peu râlé mais pas trop lorsque l’implant qui m’a coûté un bras est tombé à son tour. Je n’ai presque rien dit lorsqu’une dent, puis deux, puis trois se sont ouvertes en 4 comme une fleur pour tomber par petit bout sur ma langue.
Et puis les dents de devant s’y sont mise. J’ai appris à rire moins fort, à ne plus sourire à tous propos. J’ai appris à choisir un pain plus mou, à ne plus manger de sandwich. J’ai fait une croix sur les sucreries et les chewing-gum.
Mais une pomme est venue à bout d’une autre et finalement en fin d’année, une bête petite noisette qui me faisait de l’œil depuis plusieurs heures a cassé la dernière.
Bilan.
8 dents en moins, cassées en deux en trois, entièrement, avec ou sans racine, je ne sais plus.
Ai-je besoin de vous parler des douleurs qui vont avec ? Honnêtement je ne crois pas.
Et pourtant, toujours pas de dentiste.
Je vous ai déjà dit que nous étions restés 5 ans sans avoir accès aux soins ?
Je ne sais pas ce qu’il en aurait été si ça n’avait pas été le cas. Aurais-je finalement pris le chemin d’un cabinet dentaire avant d’en arriver là ? Oui, non, je ne veux pas me mentir. Je n’en sais rien.
Car depuis presqu’un an, nous avons retrouvé une couverture mutuelle et pour autant je n’y suis pas retournée alors qu’entretemps j’ai perdu 4 dents de plus.
Et puis voilà.
J’y suis allée ce matin.
La peur au ventre, après une semaine à ne penser qu’à ça, après plusieurs nuits d’insomnie, la tête en vrac. J’y suis allée.
Je voulais un devis, savoir ce qu’il en était, connaître l’étendue des dégâts, me pencher sur d’éventuelles solutions, franchir le premier pas, me dire que j’étais encore capable .
Je suis allée à un centre mutualiste histoire de rester dans des prix abordables. N’oublions pas qu’après 6 années de RMI nous venons à peine de retrouver un salaire. On ne va pas non plus pouvoir payer l’équivalent d’une Porsche pour me refaire la bouche !
Première victoire, j’ouvre la porte. Je ne m’effondre pas, je ne pleure pas, je ne tremble même pas. J'ai juste fermement serré dans ma main droite ma ventoline et dans ma main gauche une petite boite de lexomil.
La secrétaire est adorable. Elle comprend ce que je lui explique en deux mots. Rupture de soin + phobie = situation actuelle.
Le dentiste est gentil également. Il fait attention à moi, regarde dans ma bouche sans me faire la morale sans me demander toutes les 5 secondes comment j’ai pu me laisser aller comme ça.
J’en suis même venue à me demander si j’étais la seule dans ce cas-là. Vue la conjoncture et la dégradation des soins en France actuellement, il a peut-être, hélas, l’occasion d’en voir des comme moi, que le système de santé a bien fracassé.
Il décide de faire une radio puis m’ouvre à nouveau la bouche et me dit, laconique :
« Bon ben, on va pas pouvoir récupérer grand-chose. Même les dents qui sont encore là devront être arrachées. Elles tiennent à peine.
Je vais vous faire un devis pour 2 appareils dentaires. Ne vous inquiétez pas ! Ce sont des petits appareils, légers, facile à porter. »
Et il me plante là le temps de rédiger un devis.
Je retourne dans la salle d’attente bondée. J’ai quelques minutes rien qu’à moi pour me maudire d’avoir attendu d’en être arrivée au point de non-retour.
Finalement il va devoir remplacer 12 dents et m’installer deux appareils (cessons la langue de bois un moment, nous parlons bien là de dentier, ok ?) avec 7 dents en bas et 5 en haut, le tout pour 1600 euros prise en charge déduite.
Je ressors sans rien dire. Je m’installe dans la voiture. Le soleil est éclatant, j’entends les oiseaux se réapproprier le ciel. L’hiver semble abdiquer tout simplement.
Je m’interdis de pleurer. C’est trop tard, je ne veux pas faire semblant d’être étonnée.
Je m’interdis de penser. Mais ça bien sûr, je ne sais pas faire.
½ heure de voiture et je retrouve Loup. Comme une petite fille, je sais que je ne peux pas accuser le coup toute seule. J’ai besoin de lui.
Seulement à la maison, devant un café, Loup à mes côtés, je réalise qu’il ne m’a même pas proposé d’implants. Dans sa tête j’étais CMU (pour encore 1 mois, ensuite il va falloir payer une mutuelle) et les implants n’étaient pas à portée de ma bourse. Il a décidé à ma place.
J’ai pris le recul nécessaire, ma peur s’éloignant, mon angoisse au loin.
Ne reste que la lucidité qui parfois fait plus mal que tout le reste.
Aussi gentil soit-il, ce dentiste n’en a rien eu à faire de moi finalement.
Nous avons suffisamment feuilleté le Net Loup et moi à la recherche de documentation pour savoir que les dentistes font leur beurre sur les appareillages qu’ils facturent une fortune, tout ça pour pouvoir proposer des implants à ceux qui en ont les moyens à des prix un peu plus abordables, quoi que véritablement intolérables.
Peut-être que je n’ai effectivement pas les moyen de me payer des implants, mais n’aurait-il pas dû m’en parler tout de même ? Est-ce que la pauvreté fait de nous des êtres dénués de choix ?
Car pour les dents de devant, même la caisse d’assurance maladie admet les remboursements.
Je ne sais pas. Je suis fatiguée.
Jeudi après-midi je vais à Annecy consulter un autre dentiste pour avoir un autre avis.
Je vous dis d’où je connais ce dentiste ?
J’hésite.
C’est le dentiste de ma mère. Un gars bien m’a-t-elle dit ! Tu verras, il est adorable.
Je n'en reviens pas d'arriver encore à en rire.
Mais il faut dire que ma mère est adorable, je sais qu’elle veut m’aider. Elle m’a dit qu’elle m’aiderait à payer les factures, qu’elle ne me laisserait jamais tomber.
Elle sait que cette phobie est née des séances de l’enfance. Elle sait que ma peur est rationnelle justement. Elle sait que j’ai subi des douleurs durant mon enfance sans jamais me plaindre, elle sait ce que Loup et moi venons de traverser. Elle sait la complexité de ma vie. Je sais qu’elle ne me juge pas, qu’elle est juste désolée pour moi. Ma mère qui est à mes côtés comme lorsque j’étais enfant et que les rhumatismes ruinaient ma vie.
Je ne sais pas où je vais mais voilà j’y suis.
Et c’est bête, mais ce qui pointe au-delà de la peur, de la douleur, de la rage aussi, c’est un peu de fierté.
Je vous tiens au courant bien sûr ! 









e vous ai déjà parlé de ma phobie du dentiste ?
on ben, je suppose que c'est le retour du soleil qui veut ça, mais je sens comme une odeur de tags depuis un moment sur la blogosphère.
e soir, lorsque je me couche et que le sommeil ne veut pas de moi, je pense à mon enfance, à ce qu’il y avait de beau.
égulièrement l’envie me prend de faire un sujet à propos des commentaires, disons plutôt sur les commentateurs.

ersécution : Faire souffrir par des traitements cruels et injustes. 














