e trouve enfin un petit moment pour venir ici vous souhaiter tous mes voeux de bonheur pour l'année à venir et remercier ceux qui sont venu, malgré mon silence, fidèles et bienveillants, prendre des nouvelles, au boudoir ou dans ma boite privée. Fidèles à qui je n'ai même pas pris le temps de répondre !!! Honte à moi.
Mais c'est que le temps a filé, pourtant plein jusqu'à la gueule d'évènements de toutes sortes, de bons moments, avec mes enfants, avec Loup, avec mes amis les rongeurs.
Un peu trop mangé bien sûr, pas trop bu... si si ! j'vous jure !
Je me retrouve aujourd'hui, éberluée que nous soyons déjà le 3 janvier !! Quoi ?! L'école reprend déjà ?! Eloignant à nouveau mes petits du nid ?!
Pfff... Ce que la vie est cruelle parfois, qui vous laisse juste tremper le doigt dans le bonheur absolu pour retirer le plat juste après.
En plus de mes garçons, une seule de mes filles a pu être auprès de nous durant les fêtes, Fany et son Loup. Lisa et Tom sont trop loin et trop occupés pour se permettre le voyage.
Fany, qui préfère la chaleur de la famille et des discussions intimes aux soirées surpeuplées, suralcoolisées, où l'air est brassée sans que rien d'important n'en ressorte, ce qui pourtant est très à la mode en ces périodes, surtout pour sa génération.
J'ai cherché dans mes souvenirs ce qu'il en était pour moi lorsque j'avais son age.
J'étais, comme elle, plongée alors dans le milieu artistique où il était très mal vu de faire bande à part. On s'enfilait les spectacles des uns, les vernissages des autres et les soirées déjantées à droite et à gauche. Il était si facile d'embrasser des joues du matin au soir sans se rappeler le lendemain qui on avait finalement croisé la veille !
Heureusement, il y avait les boeufs qu'on se tapait ! ça sauvait bien des choses !
La plupart des musicos avait amené leur instrument et il ne fallait pas attendre bien longtemps avant que la première corde soit grattée, la première baguette lancée !
Alors on savait pourquoi on était là. Notre venue avait un sens, et pour peu que quelques âmes charitables nous fournissent de temps en temps en nourriture et en boisson, on pouvait alors tenir jusqu'au bout de la nuit.
Ces soirées là valaient la peine, et je me souviens que je n'étais jamais la dernière pour empoigner mon violon ou m'installer au piano.
Vers les 5 heures du mat' ou avant, selon la dose d'alcool qu'on avait dans le sang, on s'amusait parfois à échanger nos instruments.
C'était fou-rire la plupart du temps... et quelques fois de la pure magie. C'est comme ça que j'ai eu l'occasion de jouer du cor, du saxo, du hautbois, de l'accordéon et même de la harpe !! dur dur la harpe !
Je me souviens d'une nuit dans un hôtel de Moscou, alors que la vodka coulait depuis quelques heures. Je me suis retrouvée avec un violoncelle entre les jambes.
Je ne sais pas qui a lancé la première note, je ne sais pas comment les autres ont enchaîné, peut-être est-ce la musique elle-même qui nous a embarqués, et nous voilà entre les bras de "la jeune fille et la mort "de Schubert...
Jouer du Schubert en pleine nuit d'un mois de février glacial dans un hôtel de Moscou c'était comme tenir le monde dans sa main... Il y avait comme un ange penché au-dessus de nos épaules.
Pourquoi je vous parle de ça ? Parce que ces derniers temps j'ai beaucoup pensé au tri que notre esprit fait dans nos souvenirs.
Alors que mes filles sont plongées dans leurs vies, j'ai pour ma part tout le temps de me pencher sur ma vie passée qui fut tout aussi riche, dynamique et créative que la leur.
46 ans passés, 16800 jours environs... tant d'heures ! tant d'évènements ! tant de rires, de pleurs, de découvertes, d'étonnements, d'émotions, d'interrogations !! Et tout cela tient en quelque endroit secret, tout au creux de notre esprit...
Avez-vous remarqué comme nous avons tendance à nous rappeler toujours des mêmes moments ? Pas forcément les plus révélateurs d'ailleurs ! Mais ils sont là, sortant du lot, comme les marqueurs d'un temps qui nous échappe.
Est-ce parce que nous les avons raconté un jour ? Et que par là même nous les avons extrait à jamais de la continuité inébranlable du temps ?
Et puis, il nous arrive aussi, comme un électrochoc, de retrouver tout un pan de notre mémoire, juste pour un mot prononcé, la caresse d'une odeur émergeant du passé, un petit coin qui se soulève et permet de retrouver toute une réalité enfouie dans l'infinité de détails qui compose une vie.
1995. C'était un réveillon qui avait bien mal commencé. Je m'étais engueulé avec mon ex mari et me retrouvais avec une extinction de voix carabinée.
Je me voyais devoir subir une soirée remplie de musiciens classiques, à majorité lyrique, que je n'aimais pas particulièrement (bon, pourquoi mentir ! en vérité je ne pouvais tout simplement pas les supporter...), sans même pouvoir me faire entendre !
Je n'avais qu'une envie, c'était me glisser sous la couette avec un sandwich et regarder un vieux film en V.O. de Franck Capra... C'est dire si j'allais là-bas en trainant les pieds !
Comme prévu le repas fut un véritable enfer.
Discussions inintéressantes, hypocrisie par brassées entières, posture politiques insupportables, le tout saupoudré d'un snobisme à vomir.
Et puis j'ai repéré le piano.
Un vieux Gaveau droit, noir et brillant, recouvert d'une couverture ultra chic.
Je m'y suis installée, prête à en faire mon unique compagnon de la soirée.
" Tu devrais plutôt t'installer à celui-ci" ! me dit la propriétaire des lieux qui se tenait par magie derrière mois en me montrant du doigt le yamaha quart de queue qui tronait fièrement au milieu de la pièce.
" Le Gaveau a une armature en bois et ne tient pas l'accord. On le garde parce que c'est un héritage de maman... mais on ne joue plus dessus." qu'elle m'a dit avec l'air de celle qui s'y connait mieux que les autres.
Je me suis retourné, j'ai souri, je crois... et j'ai ouvert le capot. Il y a parfois des gestes qui évite d'en dire long !
Elle est parti rejoindre la tablée sans rien rajouter. Il faut vous dire que j'avais déjà une réputation d'emmerdeuse. C'est très utile parfois !
J'ai fermé les yeux et j'ai joué ce que je travaillais alors, le Köln Concert de Keith Jarrett.
J'ai oublié tous ces gens que je n'aimais pas, qui très certainement ne m'aimaient pas non plus.
J'ai oublié ces devoirs qui bouffent la vie parfois, ces obligations qu'on s'imaginent avoir, ces efforts qui nous coûtent trop en regard de ce qu'ils nous apportent.
J'ai joué l'oeuvre en son entier, sans m'inquiéter de savoir si je dérangeais la tablée bavarde.
J'ai gardé les yeux fermés tout le long. J'ai fermé la porte à tout ce qui n'était pas à moi, lovée dans une bulle de musique et d'émotions.
Je n'étais plus la femme d'un homme haïssable, je n'étais plus celle qui se sentait en décalage dans ce monde de musiciens classiques. Je n'étais plus muette. J'étais la musique, les phrasés, les envolées, les émotions à vif.
Lorsque j'ai ouvert les yeux enfin, j'ai réalisé que 5 ou 6 invités avaient tiré une chaise pour m'écouter, tranquilles. L'un d'eux fermait encore les yeux. Peut-être s'était-il endormi !
J'ai regardé mon mari, encore attablé quant à lui, qui semblait comme un poisson dans l'eau dans cet univers que je haïssais.
Alors j'ai mis ma veste, je suis sorti fumer une cigarette.
Je n'avais pas prévu de partir. Mais en voyant ma petite voiture juste là, la dernière de l'allée, gênée par aucune autre, je me suis rappelé que j'étais libre.
Je suis rentrée chez moi.
Il n'était plus question de me faire un sandwich, mais je me suis regardé "Arsenic et vieilles dentelles" de Franck Capra.
Un très bon film. Un beau moment pour moi.
Je suis absolument incapable de me souvenir ce qu'il s'est passé ensuite ! Quid de la réaction de mon mari et des ses si précieux amis !
Mon souvenir, c'est juste ce moment d'intimité entre la musique et moi-même. Comme un rendez-vous improvisé que rien n'aurait pu interrompre .























